et si la poésie révolutionnait l'école

Publié le 15 Novembre 2015

Contractuelle depuis 30 ans à l’Education Nationale, je forme à la communication des demandeurs d’emploi adultes dans de nombreux collèges et lycées du Val d’Oise Est : Villiers le Bel, Garges les Gonesse, Sarcelles, Goussainville.

Les établissements scolaires où j’interviens sont de grands espaces vides de sens, déprimants, totalement désincarnés, des lieux d’attente que personne n’investit et où nul n’a envie de séjourner. Pas de place pour la poésie ni le plaisir des yeux. Des salles anonymes, des chaises inconfortables, des tables mal réparties dans l’espace.

Les jeunes sont enfermés derrière des barreaux. Déresponsabilisés. Aucun d’eux n’entre ni ne sort librement de l’école. Tout est moche dedans comme dehors. La banlieue, les immeubles, l’école.

Matin, midi et soir, devant toutes les écoles françaises, des agents communaux, des policiers, aident les gens, parents, enfants, à traverser sur les clous ! A traverser sur les clous ! Où placer la responsabilité individuelle, la responsabilité collective ?

Interdit d’apporter son casse-croûte à la cantine, lieu par excellence de socialisation et d’échanges. Beaucoup d’élèves rentrent chez eux pour manger seul devant la télé ou leur ordinateur.

Le gouvernement veut offrir une tablette à chaque élève français. Est-ce de cela dont ils ont besoin ?

Par contre, il y a rarement du papier dans les toilettes scolaires car, me dit-on, les élèves jouent avec.

Dans les classes, la moitié des élèves gardent leur sac en bandoulière et leur manteau sur leur dos. Ils n’ont pas envie de s’installer.

Dans les couloirs, en fin de journée, je suis plaquée au mur par la masse hurlante des jeunes dévalant les escaliers, pressés de retrouver la liberté que l’école ne leur enseigne pas.

Rien n’encourage les élèves et les professeurs à passer du temps à l’école.

La culture, le théâtre, le cinéma, la poésie, ce qui transcende véritablement l’homme, lui donne accès au divin, est absente de l’école et des cours. Qu’apprend-on en français ? A savourer les mots, à en percer le mystère ? A lire, tout haut, avec plaisir, de la poésie ou certains fabuleux passages d’auteurs, pour se laisser juste pénétrer par le sens des mots, seul, sans les explications, sans les décortications ennuyeuses et vaines des livres de classe ?…

Non. Pas de notion de plaisir entre les murs de l’école.

Depuis 4 ans, j’anime, dans un GRETA, à Goussainville, en zone dite sensible, un centre de ressources qui accueille des primo-arrivants, migrants, réfugiés, exclus du système, élèves décrocheurs, demandeurs d’emploi en cours de formation.

Au départ, ce centre de ressources était un lieu de passage où des adultes de 18 à 60 ans venaient, dans une salle impersonnelle, s’ennuyer, sac en bandoulière, manteau sur le dos, devant des ordinateurs allumés.

Petit à petit, avec ma bonne volonté et celle de mes collègues, de la créativité, du matériel de récupération, toutes sortes de livres glanés ici et là, de vieux fauteuils pour la lecture, des DVD achetés pour presque rien dans les brocantes, des dessins réalisés par des stagiaires handicapées lors d’ateliers d’expression, une vieille mappemonde, une organisation ergonomique de l’espace, beaucoup de liberté dans un cadre chaleureux que chacun apprend à respecter, pas mal de poésie, nous avons fabriqué un lieux à dimension humaine dans lequel toutes les cultures se retrouvent. C’est beau et il fait bon y vivre. Les gens viennent s’y former avec plaisir. Ils échangent, s’entraident, avancent à leur propre rythme, ils sont responsables de leurs apprentissages, respectés et respectueux. Ils apprennent à prendre soin du matériel, à ramasser ce qui traîne, à remettre leur chaise en place, à ne quitter les lieux que quand tout est propre et rangé.

Accueillir les collégiens et les lycéens dans des lieux agréables qu’ils pourront respecter (et il ne faut pas d'argent pour ça), poser autour d’eux un cadre ferme et sécurisant et les responsabiliser, voilà ce qu'il faut faire au lieu de pondre de nouvelles directives indigestes.

Les enseignants doivent quitter les sentiers battus de l’Education Nationale et des syndicats et s’emparer de l’école pour la faire vivre en y apportant de la poésie, de la liberté, du confort, de la participation. Ils doivent occuper l’école, l’investir, y rester pour corriger leurs copies et préparer leur cours ensemble, ils doivent inventer avec leurs collègues, d’autres façons d’enseigner leur matière et de partager un mieux vivre. Ils doivent révolutionner l’école, leur école. Les tablettes offertes par le gouvernement ne feront que creuser les écarts et isoler les jeunes si une vraie révolution n’est pas menée par les premiers acteurs de l’éducation: les enseignants.

La société change, les codes bougent, l’homme reste l’homme, avec ses fragilités, ses émotions, ses questions existentielles. Il a besoin de poésie. L’école peut lui offrir. La bienveillance s’apprend. Regarder l’autre. Le faire exister par son regard. Lui dire: tu existes, je te vois. Je t’écoute. Elève ta voix, parle, exprime-toi, chante, déclame ta poésie, éveille-moi.

Rédigé par Virginie Ducoulombier

Publié dans #humeur

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